Mémoire ✷ Transmission

Les grands
textes

Ceux qui ont fait la France - et ceux qui l'ont défaite. Du serment du sacre et des gloses de Rachi à la harangue de Baudot : les lire, c'est comprendre d'où viennent nos victoires et nos abandons.

I - Ce qui l'a faite

Le serment du sacre

Les rois de France, à Reims
De 816 à 1825

Le contexte

Dans la cathédrale où Clovis fut baptisé, chaque roi de France prononce, avant d'être couronné et oint de la Sainte Ampoule, la promissio regni : paix à l'Église, justice au peuple. De Louis le Pieux, sacré à Reims en 816, jusqu'à Charles X en 1825, mille ans de continuité.

Le sens est immense : le pouvoir ne se prend pas, il se reçoit - et il se reçoit sous condition. La royauté française naît comme une magistrature morale, liée par serment avant d'être armée du sceptre. C'est le contrat fondateur de l'État français.

« Je promets que l'Église de Dieu et tout le peuple chrétien garderont, par mon ministère, une paix véritable. »

« J'interdirai à tous les rapines et toutes les iniquités. J'imposerai en tous jugements la justice et la miséricorde. »

Promesse du sacre - cathédrale de Reims

Les Serments de Strasbourg

Louis le Germanique et Charles le Chauve
14 février 842

Le contexte

Deux petits-fils de Charlemagne, Louis le Germanique et Charles le Chauve, s'allient contre leur frère aîné Lothaire. Pour être compris des soldats de l'autre, chacun prête serment dans la langue de l'autre armée : Louis jure en « roman » - et ce serment, rapporté par le chroniqueur Nithard, est le premier texte jamais écrit dans la langue qui deviendra le français.

L'acte de naissance écrit de notre langue. Avant d'être un État, avant d'être un royaume stabilisé, la France est une langue qui prend la plume.

« Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament, d'ist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo... »

« Pour l'amour de Dieu et pour le salut commun du peuple chrétien et le nôtre, à partir de ce jour, autant que Dieu m'en donne le savoir et le pouvoir, je soutiendrai mon frère Charles... »

Serment de Louis le Germanique - Strasbourg, 14 février 842

Les gloses de Rachi

Rabbi Chlomo Yitshaki, de Troyes
Vers 1070-1105

Le contexte

À Troyes, en Champagne, un vigneron érudit rédige les commentaires de la Bible et du Talmud qui font encore autorité dans le monde juif mille ans plus tard. Pour que chacun comprenne, Rachi traduit les mots difficiles dans la langue de sa ville : plus de trois mille mots de champenois du XIe siècle, transcrits en lettres hébraïques - les lo'azim, catalogués par Arsène Darmesteter et David Blondheim.

Ces gloses comptent parmi les tout premiers témoignages écrits du français parlé, contemporains de la Chanson de Roland. Sous l'hébreu de Troyes affleure la langue de la France naissante : le judaïsme français n'est pas un ajout à l'histoire de France - il est dans ses fondations, jusque dans sa langue.

« בלע"ז » - be-la'az, « dans la langue du pays » : la formule revient des milliers de fois sous sa plume. Le mot hébreu d'abord, puis son équivalent français en lettres hébraïques.

Le plus ancien dictionnaire français n'est pas un livre de cour : il est dans les marges du Talmud, écrit à Troyes par un maître juif pour que la Torah parle la langue du peuple.

Rachi (1040-1105) - commentaires de la Bible et du Talmud

La Chanson de Roland

Attribuée à Turold
Vers 1100

Le contexte

La plus ancienne chanson de geste française transfigure un fait d'armes de 778 - l'arrière-garde de Charlemagne anéantie à Roncevaux - en épopée fondatrice. Roland refuse de sonner du cor par honneur, meurt le visage tourné vers l'ennemi, et la « douce France » - l'expression y revient plus de vingt fois - entre dans la littérature.

Tout l'idéal français y est déjà : l'honneur préféré à la vie, la fidélité au suzerain, le sacrifice consenti. On raconte que les Normands la chantaient à Hastings en montant à l'assaut. Mille ans plus tard, ses vers n'ont pas pris une ride.

« Rollant est proz e Oliver est sage ; ambedui unt merveillus vasselage. »

« Roland est preux et Olivier est sage ; tous deux sont d'une bravoure merveilleuse. »

« Il lui souvint de la douce France, des hommes de son lignage, et de Charlemagne, son seigneur, qui l'avait nourri. »

La Chanson de Roland - manuscrit d'Oxford, vers 1100

La lettre aux Anglais

Jeanne d'Arc
22 mars 1429

Le contexte

Une paysanne de dix-sept ans, qui ne sait ni lire ni écrire, dicte à Poitiers une sommation au roi d'Angleterre et à ses capitaines - quelques semaines avant de lever le siège d'Orléans. Le ton est inouï : Jeanne ne négocie pas, elle ordonne, au nom du Ciel et du droit du royaume.

Dans une France aux trois quarts effondrée, où le roi légitime doute de lui-même, une voix surgit du peuple pour dire que la patrie n'est pas négociable. C'est le texte de la France qui ne consent pas.

« Rendez à la Pucelle envoyée de par Dieu le Roi du Ciel les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. »

« Allez-vous-en, de par Dieu, en votre pays ; et si ainsi ne le faites, attendez les nouvelles de la Pucelle, qui vous ira voir bientôt, à votre bien grand dommage. »

Jeanne d'Arc - lettre aux Anglais, dictée à Poitiers, 22 mars 1429

L'ordonnance de Villers-Cotterêts

François Ier
Août 1539

Le contexte

Par cette ordonnance, François Ier impose le français - et non plus le latin - dans tous les actes de justice et d'administration du royaume, et crée au passage les registres de baptême, ancêtres de l'état civil. L'article 111 scelle l'unité de la langue et de l'État : la loi parlera désormais la langue du peuple.

C'est le plus ancien texte législatif encore partiellement en vigueur en France. Une nation se donne ce jour-là son outil de souveraineté le plus durable : sa langue, devenue langue du droit.

« Nous voulons que doresenavant tous arrestz, ensemble toutes autres procedures [...] soient prononcez, enregistrez et delivrez aux parties en langage maternel francois et non autrement. »

Ordonnance de Villers-Cotterêts, article 111 - août 1539

La Défense et illustration de la langue française

Joachim du Bellay
1549

Le contexte

Dix ans après Villers-Cotterêts, un jeune poète angevin publie le manifeste de la Pléiade : le français, proclame-t-il, peut tout dire - philosophie, science, poésie - et n'a rien à envier au grec ni au latin. Il suffit de l'enrichir, de le travailler, de l'illustrer.

Après la langue de l'État, la langue des lettres. En une génération, Ronsard, Montaigne puis tout le Grand Siècle lui donneront raison : le français deviendra la langue de l'Europe pensante. Tout part de ce pari d'orgueil de 1549.

« Notre langue française n'est si pauvre qu'elle ne puisse rendre fidèlement ce qu'elle emprunte d'autrui. »

« France, mère des arts, des armes et des lois... »

Joachim du Bellay - Défense et illustration de la langue française, 1549 ; Les Regrets, 1558

« Heureux ceux qui sont morts »

Charles Péguy
1913

Le contexte

Socialiste, dreyfusard, revenu à la foi par les chemins de Chartres, Charles Péguy publie en 1913 Ève, immense poème où la patrie charnelle et l'espérance chrétienne ne font plus qu'un. Un an plus tard, le 5 septembre 1914, il tombe d'une balle au front à la tête de sa section, la veille de la victoire de la Marne.

Les vers étaient écrits avant la guerre : le poème devient prophétie, et Péguy l'incarnation de ce qu'il avait chanté. Aucun texte ne dit mieux ce que la France exige - et ce qu'elle rend - à ceux qui l'aiment jusqu'au bout.

« Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle, / Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre. / Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre. / Heureux ceux qui sont morts d'une mort solennelle. »

« Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles, / Couchés dessus le sol à la face de Dieu. »

Charles Péguy - Ève, 1913

L'appel du 18 juin

Charles de Gaulle
18 juin 1940

Le contexte

La veille, le maréchal Pétain a annoncé à la radio qu'il fallait cesser le combat. Un général de brigade à titre temporaire, sous-secrétaire d'État de l'avant-dernier gouvernement, parle ce soir-là depuis Londres au micro de la BBC. Presque personne ne l'entend. Tout en découlera : la France libre, la légitimité arrachée à la capitulation, la France au rang des vainqueurs en 1945.

Quatre minutes qui prouvent qu'un homme seul, adossé à une certaine idée de la France, peut renverser le cours du destin national. Le texte fondateur du refus français.

« Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n'est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire. »

« Car la France n'est pas seule ! Elle n'est pas seule ! Elle n'est pas seule ! [...] Cette guerre est une guerre mondiale. »

« Quoi qu'il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas. »

Charles de Gaulle - Radio Londres, 18 juin 1940

L'appel de Cochin

Jacques Chirac
6 décembre 1978

Le contexte

Hospitalisé à l'hôpital Cochin après un grave accident de voiture en Corrèze, Jacques Chirac, président du RPR, lance à quelques mois des premières élections européennes au suffrage universel un texte d'une violence inouïe contre la dérive fédéraliste de la construction européenne. Rédigé avec Pierre Juillet et Marie-France Garaud, l'appel dénonce « le parti de l'étranger » - la majorité giscardienne, accusée de préparer « l'inféodation de la France » et son « effacement ».

C'est l'expression la plus pure d'un souverainisme d'État : gaulliste, stratégique, inscrit dans une haute tradition nationale. Après la déroute de sa liste aux européennes de juin 1979, Chirac remisera cette ligne pour toujours - il ne s'opposera plus jamais frontalement au fédéralisme européen. Le texte, lui, demeure : un sommet de la littérature politique française d'après-guerre.

« Il est des heures graves dans l'histoire d'un peuple où il lui faut, pour rester maître de son destin, savoir reconnaître ses amis et ses adversaires. [...] »

« Comme toujours quand il s'agit de l'abaissement de la France, le parti de l'étranger est à l'œuvre avec sa voix paisible et rassurante. Français, ne l'écoutez pas. C'est l'engourdissement qui précède la paix de la mort. »

« Comme toujours quand il s'agit de l'honneur de la France, partout des hommes vont se lever pour combattre les partisans du renoncement. [...] »

« Nous disons : non à la politique de supranationalité. Non à l'asservissement économique. Non à l'effacement international de la France. [...] Nous voulons, comme hier le général de Gaulle, faire l'Europe sans défaire la France. »

Jacques Chirac - hôpital Cochin, 6 décembre 1978

Le discours contre Maastricht

Philippe Séguin
5 mai 1992

Le contexte

Dans la nuit du 5 mai 1992, devant une Assemblée nationale réunie pour réviser la Constitution avant la ratification du traité de Maastricht, Philippe Séguin monte à la tribune pour plus de deux heures. Gaulliste social, il défend l'exception d'irrecevabilité : le traité, dit-il, touche aux « conditions essentielles d'exercice de la souveraineté nationale ».

Le discours est un monument : la monnaie unique, la citoyenneté européenne et la technocratie bruxelloise y sont analysées comme un dessaisissement du peuple français, vingt ans avant que la question ne devienne évidente. Au référendum de septembre, le « oui » ne l'emportera que de justesse - 51 % contre 49 %. La France était prévenue.

« L'Europe qu'on nous propose n'est ni libre, ni juste, ni efficace. »

« Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de démocratie en dehors du cadre national. [...] La souveraineté nationale ne se partage pas. »

Philippe Séguin - Assemblée nationale, 5 mai 1992
II - Ce qui l'a défaite

L'allocution du 17 juin

Philippe Pétain
17 juin 1940

Le contexte

Paul Reynaud a démissionné la veille au soir. À peine nommé président du Conseil, le maréchal Pétain annonce à la radio qu'il faut cesser le combat - avant même qu'aucun armistice ne soit négocié. Des centaines de milliers de soldats qui se battaient encore se rendent dans les jours qui suivent.

L'anti-18 juin, prononcé vingt-quatre heures avant. L'esprit de capitulation y précède la capitulation juridique : suivront l'armistice, Montoire, Vichy et la collaboration. La preuve, par le verbe, qu'un peuple peut être défait par une phrase avant de l'être par les armes.

« C'est le cœur serré que je vous dis aujourd'hui qu'il faut cesser le combat. »

« Je fais à la France le don de ma personne pour atténuer son malheur. »

Philippe Pétain - allocution radiodiffusée, 17 juin 1940

La harangue de Baudot

Oswald Baudot
1974

Le contexte

Oswald Baudot, substitut du procureur à Marseille et figure du Syndicat de la magistrature fondé en 1968, adresse aux jeunes magistrats sortant de l'école une « harangue » qui théorise ouvertement la partialité comme méthode de jugement. Le texte circule, fait scandale, vaut à son auteur des poursuites disciplinaires - finalement abandonnées.

Il deviendra le manifeste officieux d'une magistrature militante : le juge cesse d'être un arbitre pour devenir un acteur, la loi cesse d'être une règle pour devenir un matériau. Cinquante ans plus tard, le divorce entre l'institution judiciaire et le peuple au nom duquel elle juge - du « mur des cons » au gouvernement des juges - s'enracine dans ces quelques lignes.

« Soyez partiaux. Pour maintenir la balance entre le fort et le faible, le riche et le pauvre, qui ne pèsent pas d'un même poids, il faut que vous la fassiez pencher un peu. [...] Examinez toujours où sont le fort et le faible, qui ne se confondent pas nécessairement avec le délinquant et sa victime. »

« Ayez un préjugé favorable pour la femme contre le mari, pour l'enfant contre le père, pour le débiteur contre le créancier, pour l'ouvrier contre le patron, pour l'écrasé contre la compagnie d'assurance de l'écraseur, pour le malade contre la sécurité sociale, pour le voleur contre la police, pour le plaideur contre la justice. »

« La loi s'interprète. Elle dira ce que vous voulez lui faire dire. »

Oswald Baudot - Harangue à des magistrats qui débutent, 1974

Le décret du regroupement familial

Gouvernement Chirac, présidence Giscard d'Estaing
29 avril 1976

Le contexte

En juillet 1974, la France a officiellement suspendu l'immigration de travail. Moins de deux ans plus tard, un simple décret - jamais débattu, jamais voté - ouvre aux travailleurs étrangers le droit de faire venir leur famille. L'immigration de main-d'œuvre, temporaire par nature, devient ce jour-là une immigration de peuplement, permanente par destination.

Quand le gouvernement Barre tente de le suspendre en 1977, le Conseil d'État s'y oppose et consacre, par l'arrêt GISTI du 8 décembre 1978, le regroupement familial comme « principe général du droit ». Le basculement démographique le plus lourd de l'histoire contemporaine de la France aura été décidé sans le peuple - et placé hors de sa portée.

« Décret n° 76-383 du 29 avril 1976 relatif aux conditions d'entrée et de séjour en France des membres des familles des étrangers autorisés à résider en France. »

Deux lignes au Journal officiel. Cinquante ans de conséquences.

Journal officiel de la République française, 2 mai 1976
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